« Pour que la honte change de camp » : c’est par cette phrase, devenue slogan incontournable des manifestations féministes, que s’est ouvert en septembre dernier le procès dit « des 51 ». On la doit à Gisèle Pelicot, victime pendant dix ans de centaines de viols orchestrés par son mari, qui la droguait à son insu. Ce sont ces mots qui ont annoncé la levée du huis clos, donnant lieu à un procès public. Et ce sont eux qui ont allumé quelque chose en moi. Depuis, chaque jour, la détermination de cette femme m’oblige. En tant que journaliste, en tant que militante, mais aussi, et peut-être avant tout, en tant que victime.
En poussant les portes de la salle d’audience, j’ai ouvert les yeux sur un autre monde. Un monde où la honte n’est certainement pas encore du côté de ces 51 hommes, dont la plupart comparaissent libres et se pavanent en toute décontraction. Ces hommes, on les croise à la machine à café du tribunal, on entend leurs rires aux terrasses des cafés, on distingue leur parfum à côté de nous sur les bancs du prétoire. Certains osent : « J’ai les oreilles de Dumbo mais pas la trompe ! », « Je m’en fous si je prends 30 ans de plus, je vais lui refaire la face à celle-là ! », « La victime dans cette histoire, c’est moi ».
Face à eux, Gisèle, la tête haute, force unanimement l’admiration. On ne lui en aurait pas voulu de s’effondrer chaque fois qu’une vidéo « bonne baise sur le dos.mov » ou « ma salope bien remplie.mov » s’affiche dans la salle d’audience. L’horreur est là, incontestable. Et c’est de cette horreur que provient la honte.
J’ai tenté, pendant ces 15 semaines de procès, de retranscrire et décrypter les centaines de discours, hallucinants, outrageants, problématiques, les instants improbables vécus lors des suspensions d’audience, sur les bancs du tribunal, dans les cafés alentour ou les rues de Mazan pour essayer de comprendre : comment faire pour que la honte, enfin, change de camp ?

© Anna Margueritat
Anna Margueritat
Anna Margueritat est photojournaliste. Spécialiste des mouvements sociaux, elle couvre les manifestations depuis plusieurs années en s’intéressant en particulier à la place des femmes au sein des luttes et à toutes les formes d’oppressions systémiques. De septembre au verdict attendu en décembre prochain, elle aura couvert l’intégralité du procès de Mazan en tant que rédactrice indépendante, lançant une cagnotte pour aider à financer ses allers-retours à Avignon. 50 000 followers ont suivi ses retranscriptions des audiences en temps réel sur Instagram.
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